LA PUISSANCE DES FRUITS ET DES LÉGUMES POUR NOTRE SANTÉ : EN JUS OU ENTIERS ?
- Danièle Starenkyj
- il y a 6 minutes
- 6 min de lecture
La philosophie de la consommation bénéfique de jus de fruits et de légumes -- pour détoxiquer un corps encrassé, rajeunir, se mettre en forme, et même guérir de graves maladies – remonte, à notre époque, aux affirmations de Norman Wardhaugh Walker, inventeur et promoteur de la Presse hydraulique Norwalk au début du 20e siècle.
UNE MACHINE À JUS HAUTEMENT PERFORMANTE
Selon la philosophie de Norman Walker, sa machine permettait l’obtention d’un « jus vivant », pétillant d’enzymes et de nutriments délicats préservés par une extraction lente, à une vitesse lente, et à une chaleur et une oxydation réduites garantissant une conservation optimale des qualités de l’aliment.
Le mouvement était lancé. Les extracteurs à jus se multiplient sur le marché. Bientôt, grâce à une publicité soutenue qui présente des machines plus petites, plus rapides, et plus faciles à nettoyer, de nombreux foyers en possèdent une et s’en servent assidûment. Certes, elles entraînaient une perte (« légère ») de nutriments due à la chaleur mais elles étaient plus abordables – parfaites pour les nouveaux modes de vie trépidants de l’après-guerre.
LA NAISSANCE D’UNE NOUVELLE INDUSTRIE
L’industrie du bien-être (Wellness Industry) était lancée. Propulsée par des noms qui ont su exploiter les besoins de vigueur inaltérable de populations en mal d’être, elle a rendu riche ses ardents promoteurs : Max Gerson, Hebert M. Sheldon, Paul Bragg, Jack LaLanne, Jay Kordick, principalement.
Le 20e siècle avait aussi maintenant les outils publicitaires que ces maîtres à penser ont su largement exploiter. On peut signaler les INFOMERCIAUX –publicités télévisées présentées comme un programme régulier d’environ 30 minutes mais qui avait pour but de promouvoir ou de vendre un produit, un service ou une idée.
Le produit était ces machines à jus, de nombreux livres, des croisades de santé, des consultations privées, et des produits alimentaires aux vertus proclamées phénoménales.
Le service était l’expérience personnelle de ces hommes qui n’ont pas, pour certains, hésité à falsifier leur date de naissance et à présenter au public de fausses qualifications académiques, se donnant ainsi comme les exemples d’une jeunesse prolongée, et preuves de la validité exceptionnelle de leur théorie.
L’idée était la détoxication salutaire, le jeûne purificateur, la jeunesse durable, l’alimentation vivante, et autres stratégies -- chacune variant selon son auteur, chacune avec des interdits particuliers pour contrer de multiples maux et promettre une santé hors norme.

LE 21e SIÈCLE ET SES DÉCOUVERTES RENVERSANTES
Et voilà que des découvertes au 21e siècle mettent à mal toutes ces doctrines lucratives du 20e siècle, ce siècle qui ne connaissait ni la PLASTICITÉ CÉRÉBRALE ni le MICROBIOTE.
1. Parlons de la plasticité cérébrale.
→ Le 20e siècle croyait que le cerveau était un organe fixe, avec un potentiel fixe, qui se détruisait plus ou moins rapidement tout au long de la vie (colères, cuites, traumatismes, drogues, etc.). Progressivement notre cerveau se figeait et devenait incapable d’embrasser de nouvelles pensées, idées, connaissances. Simplement dit, on mourait plus bête qu’à notre naissance.
→ Le 21e siècle affirme que notre cerveau est un organe malléable, pétrissable, transformable. Il peut se modifier, s’adapter, se construire et se reconstruire tout au long de la vie sous l’effet de nos comportements physiques, intellectuels, sociaux et spirituels. Il est plastique.
Cette plasticité est appelée NEUROGENÈSE et décrit la capacité de notre cerveau de produire sous certaines conditions jusqu’à 700 nouveaux neurones chaque jour, et cela jusque dans une vieillesse avancée (90 ans et plus).
2. Parlons du microbiote.
→ Ignoré au 20e siècle, le microbiote émerge au 21e comme un nouveau continent à conquérir. Localisé dans notre intestin, iI abrite une population de centaines de milliards de bactéries pouvant peser jusqu’à deux kilos. Ces bactéries exercent une énorme influence sur notre santé ou sur nos maladies selon l’environnement que leur hôte leur offre.
Le microbiote interagit avec le cerveau, les poumons, la peau, et les contrôle. Il joue un rôle central dans l’immunité, les maladies inflammatoires du tube digestif, la santé mentale, entre autres. Il produit des vitamines B, des hormones/neurotransmetteurs dont la sérotonine, la mélatonine et la dopamine.
En fait, le microbiote, selon de nombreux chercheurs, détient une importante clé de notre santé physique et mentale. Par exemple, la psychiatrie nutritionnelle affirme aujourd’hui qu’il existe un axe microbiote-intestin-cerveau qui intervient sur l’humeur et le comportement, et qui peut être la toile de fond des troubles neuropsychologiques (dépression) et psychiatriques.
LES FIBRES ET LA NEUROGENÈSE
S’il fallait décrire très simplement le paysage nutritionnel au 20e siècle, il faudrait signaler le mépris généralisé des FIBRES. En fait, on ignore tout simplement leur importance cruciale et c’est allègrement qu’on les élimine de la majorité de nos aliments : Farines blanches, riz blanc, orge perlé, pâtes blanches, FRUITS et LÉGUMES EN JUS, et abondance de produits animaux qui comportent naturellement zéro fibres : viandes, œufs, produits laitiers. Et n’oublions pas une consommation annuelle de SUCRE blanc à la hauteur de 58 kg par personne, lui aussi totalement dépourvu de fibres.
Or, la neurogenèse survient automatiquement au cours d’une MASTICATION soigneuse, appliquée et soutenue d’aliments durs, solides, entiers, complets. Il faut le reconnaître : les fruits et les légumes en jus sont débarrassés de leurs fibres qui vont se retrouver à la poubelle ou sur le tas de compost qui n’a pas de santé cognitive à conserver !
LES FIBRES ET LE MICROBIOTE
Les bactéries de notre microbiote seront saines dans la mesure où elles mangent … des fibres solubles (chair des fruits et légumes) et des fibres insolubles (peau des fruits et des légumes, céréales complètes, légumineuses, noix, graines). Plus ces fibres seront abondantes, plus le microbiote sera sain. L’insuffisance de fibres produit un microbiote chétif qui va chercher à survivre en utilisant les protéines du mucus du côlon. Il va s’ensuivre une érosion de la barrière du mucus du côlon. Peuvent alors survenir de nombreuses maladies du côlon dont la colite mortelle.

UNE ÉTUDE INCONTOURNABLE
En janvier 2025, la revue NUTRIENTS publiait un article sur les effets des JUS de fruits et légumes sur la composition du microbiome oral et intestinal.
L’article reconnaît que la consommation de jus, au 21e siècle, est présentée comme un moyen pratique de consommer plus de fruits et de légumes, les recommandations officielles étant d’en manger au moins 5 par jour.
L’article mentionne aussi les régimes exclusivement à base de jus qui ont été vantés pour le nettoyage digestif et l’amélioration de la santé générale tout au long du 20e siècle.
On a ignoré pendant tout ce temps que la transformation des fruits et légumes en jus élimine la presque totalité de leurs fibres, si pas toutes, et réduit grandement les bienfaits pour la santé des fruits et des légumes entiers.
L’article confirme qu’une faible consommation de fibres altère le microbiote, et affecte automatiquement le métabolisme, l’immunité et la santé mentale.
Les résultats d’un régime à base de jus exclusivement pendant TROIS JOURS ont été associés à des modifications du microbiote salivaire et buccal. Pourquoi ? On a noté une abondance de familles bactériennes PRO-INFLAMMATOIRES, potentiellement « en raison de la forte teneur en sucre et de la faible teneur en fibres des produits à base de jus. »
On a aussi remarqué que dans les régimes à base de jus, « les taxons bactériens associés à la perméabilité intestinale, à l’inflammation et au déclin cognitif ont vu leur abondance relative augmenter. »
Cette étude met en évidence les effets néfastes sur la santé de certains régimes alimentaires thérapeutiques, en particulier d'un régime exclusivement à base de jus.
Elle conclut en ces mots prudents : « Ces résultats suggèrent que la consommation de jus à court terme pourrait avoir un effet négatif sur le microbiote. »
Et tous les jours ? Et à long terme ? Et exclusivement pendant trois, cinq et sept jours ?

CONCLUSION
Bizarre qu’en cherchant à être « naturels », bien des maîtres à penser n’arrêtent pas de mépriser la composition de nos aliments qui, fondamentalement et majoritairement, comportent des FIBRES. Tous nos macro- et micro-nutriments nous sont offerts dans une structure fibreuse que la science, finalement au 21e siècle, déclare indispensable pour une santé globale vibrante.
Grâce aux fibres nous devons mastiquer nos aliments soigneusement. En retour, nous activons la neurogenèse, et notre cerveau continue à se développer sous l’effet du mouvement appliqué de nos mâchoires, deux à trois fois par jour.
Grâce aux fibres, nos bactéries intestinales peuvent produire des acides gras à chaîne courte (butyrate, acétate, propionate) qui activent et favorisent la communication de l’axe intestin-cerveau. Et l’on comprend l’intérêt que lui porte aujourd’hui la science dans les maladies neurologiques, les maladies psychiatriques et celles liés au système nerveux (Alzheimer, sclérose en plaques, épilepsie, trouble du spectre autistique, trouble bipolaire, etc.).
Que chacun se pose et réponde à cette question fondamentale pour une véritable santé globale : puis-je me permettre d’ignorer, d’éliminer, de mépriser les FIBRES alimentaires ?
© Danièle Starenkyj 2026
RÉFÉRENCES
Maria Luisa Sardaro et coll., Effects of Vegetable and Fruit Juicing on Gut and Oral Microbiome Composition, Nutrients, 2025.
2. Prisca Gebrayel et coll., Microbiota medicine: towards clinical revolution, Journal of Translational Medicine, 2022.
3. Carmen Grau-Del Valle et coll., Association between gut microbiota and psychiatric disorders: a systematic review, Front Psychol, 2023.























