Le marchand général
- Danièle Starenkyj
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Dans son magasin général, fermé depuis quelques heures, Xavier faisait ses comptes à la lumière de la lampe à huile. C’était la veille du jour de l’an. Beaucoup de gens étaient venus s’approvisionner chez lui et il désirait faire un bilan sommaire. Après quelques additions, caressant le secrétaire usé, il se mit à réfléchir aux derniers évènements. L’année avait été bonne et le mois de décembre très bon. Le village prospérait. De nouvelles familles étaient venues s’y installer et naturellement, elles faisaient leurs achats chez lui. Xavier sentit son cœur déborder de gratitude. Il était comblé : sa femme était vaillante, ses enfants bien obéissants et vigoureux, ses nombreux clients satisfaits. Que pouvait-il demander de plus ? « Après tout, se dit Xavier, pourquoi moi plutôt qu’un autre ? »
À ce moment, il entendit frapper à la porte du magasin. Il remit ses lunettes et se dirigea vers la porte en se demandant qui pouvait bien se promener dehors à une telle heure. Il tira le rideau et éleva sa lampe. Surpris, il vit l’étranger Léonidas arrivé depuis peu dans la région, et qui vivait tout seul dans une petite maison à la sortie du village. Bien des gens parlaient à son sujet en mal et en moins mal. On ne savait trop d’où il venait et on se méfiait de lui. Xavier hésita quelque peu mais il lui ouvrit la porte.
_Bonsoir Léonidas, dit-il avec sérieux, le magasin est fermé !
_Oui, oui je sais, mais j’ai vu la lumière, répondit l’étranger dans un nuage de buée, le visage raidi par un froid vif.
_ Bon, entrez donc, venez vous réchauffer un peu, dit avec amabilité Xavier.

Léonidas secoua ses pieds et timide entra dans le magasin aux chaudes odeurs de pommes, d’ognons*, de tissus, de clous et de savon.
« Il fait bon ici », dit tout bas Léonidas, n’osant regarder autour de lui.
Xavier perçut sa gêne et soudain dégagé de sa crainte à son égard, il lui offrit une chaise et engagea la conversation :
_ Pis, à ce qu’on dit vous vivez dans l’ancienne maison de la vieille Alphonsine. Vous ne vous ennuyez pas ?
_ Oh ! à radouber du matin au soir, le temps court.
_ Et les Fêtes, comment les avez-vouspassées ? On dit que vous n’avez pas de famille.
Une ombre passa sur le visage de Léonidas. Ce soir, il était au bout de ses ressources et de son courage. Dans un soupir las, il répondit :
_ Oui, je suis tout seul. Il y a plusieurs années que je n’ai pas vu mes parents. Ils n’étaient pas fiers de moi. Ils ont préféré m’oublier.
Xavier comprit que l’étranger avait besoin de parler. Il l’encouragea en lui serrant le bras :
_ Dites, Léonidas, que s’est-il passé ?
_ Je me suis laissé entraîner… avoua Léonidas en baissant la tête et sans pouvoir retenir les larmes douloureuses qui coulaient de ses yeux fanés. Ma mère avait bien raison… les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. J’ai perdu tout mon argent et ma réputation. J’ai eu le temps de réfléchir à tout cela dans ma solitude. Maintenant me voilà étranger dans ce village et je ne trouve pas de travail.
Léonidas se tut, puis perplexe, il reprit :
_ La maison est froide et je n’ai plus de provisions ; alors je suis parti en me disant que ce soir, je quêterai.
En disant ces derniers mots, Léonidas tremblait et sur son visage se lisait une angoisse et une honte profondes. Qu’il était dur d’essayer de mener une vie d’honnête homme quand personne ne vous faisait confiance…
Xavier était ému. Quelques moments auparavant, il était si bien, si heureux, le cœur débordant de reconnaissance pour sa vie choyée. Il avait eu vaguement le désir de démontrer sa gratitude en étant généreux à son tour. Il regarda Léonidas et il se sentit privilégié qu’il soit venu frapper à sa porte.
_ Eh bien ! mon ami ! vous ne quêterez pas ce soir, s’exclama Xavier avec un sourire franc. Non, vous allez accepter un cadeau.
Il se leva aussitôt et se mit à rassembler des provisions. Fièrement, il déposa aux pieds de l’étranger un gros sac et jovial, il lui souhaita une bonne année.
_ Monsieur Léonidas, revenez me voir après-demain. Les affaires ici marchent bien. Il me faut un commis. Ça déchargera ma brave femme qui pourra de nouveau travailler au métier.
Oh ! que Léonidas eut chaud au cœur alors que tout pantelant, il rentrait chez lui, les bras chargés !
Que Xavier était heureux en quittant le magasin pour aller dans sa maison ! Il avait partagé avec un homme défavorisé une partie de son bonheur et sa joie en avait été multipliée.
Quelle merveilleuse mathématique que celle de la générosité !
C’était la veille de l’an nouveau. Pour Xavier, l’année avait été vraiment bonne.
©2026 Danièle Starenkyj
*Ce texte est rédigé en nouvelle orthographe. Il est tiré de Belles histoires comme autrefois paru en 2005. Ce livre est l’édition remaniée de Belles histoires pour nous tous (1979,1985,1988), cité à six reprises dans le Dictionnaire des citations québécoises (Gilbert Forest, 1994).
























