• Danièle Starenkyj

LÀ-HAUT SUR LA MONTAGNE, UNE RÉFLEXION ABYSSALE

Mon voyage en Suisse s’est terminé par une visite à Chamonix et l’ascension en téléphérique du pic de l’Aiguille du Midi à 3842 mètres d’altitude.


Que de souvenirs ont alors jailli dans ma mémoire ! L’un d’eux est celui d’un livre offert par mon oncle, haut gradé dans l’armée, alors que j’avais 9 ou 10 ans. Peut-être parce que c’est le seul et unique cadeau qu’il ne m’a jamais fait… mais je n’en suis pas sûre. Je crois plutôt que c’est le sujet de ce livre, « Premier de cordée »1, qui m’avait tant fascinée. Ah, la beauté de ces horizons infinis, de ces pics rugueux à conquérir, et surtout de la puissance du caractère du héros de ce récit, guide de haute montagne, et premier de cordée.


Les mots qui résonnaient alors dans mon esprit étaient : courage, intrépidité, bravoure, ténacité, persévérance, triomphe, exploit. Ce sentiment que l’on peut vaincre n’importe quoi, que rien ne résiste à l’acharnement, que tout peut réussir à qui y met tout son cœur m’insufflait optimisme, enthousiasme et confiance dans la vie. Les obstacles étaient là pour être dépassés, surmontés, dominés… et j’en étais parfaitement heureuse.

Le temps passe, et la vie, la vraie, commence, pleine d’embûches, d’oppositions, de résistances… d’échecs. La montagne ne peut pas toujours être vaincue, et parfois, plus souvent qu’on le veut, elle dévore ceux qui s’y aventurent. Alors me sont revenues ces images : l’énormité implacable des rochers, la petitesse absurde des hommes, et soudain, la réalité du détail auquel je ne m’étais pas arrêtée : la corde… Ces hommes étaient attachés, attachés entre eux, et attachés au guide, virtuose de la montagne. La corde, gage du succès, mais aussi du sauvetage, du rappel, du retour, vivant… ou mort.


De nouveaux mots, de nouvelles images ont envahi mon esprit : corde, cordée, cordage, lien, liaison, nœud, attache… Le génie de ces fabrications, leur infinie variété m’ont subjuguée. Leurs utilisations aussi : cordages servant au gréement et à la manœuvre des voiliers, à l’amarrage et à la sécurité des navires ; cordes pour monter et descendre les voiles qui bravent les vents et permettent de jongler avec la tempête ; cordée, un groupe d’alpinistes attachés l’un à l’autre par la taille avec une corde pour faire une ascension…

Certes, il y a des liens matériels, mais il y a aussi des liens affectifs, et d’autres mots, petit à petit, s’imposent : attachement, affection, amour… On découvre les liens de la vie humaine, de la dignité humaine, de la survie humaine, et au fil d’autres lectures, on rencontre les liens de la RÉSILIENCE définie par Boris Cyrulnik comme étant « l’art de naviguer dans les torrents2 » … « Le blessé est tombé dans un flot qui le roule et l’emporte vers une cascade de meurtrissures… jusqu’au moment où une main tendue lui offrira une relation affective… qui lui permettra de s’en sortir2. »


Oui, pour Boris Cyrulnik, parlant récemment de la guerre en Ukraine et de ses effets sur les enfants, une MAIN TENDUE est le secret de la résilience, cette aptitude de rebondir quand la vie nous a bafoués. La capacité de surmonter les épreuves ne peut s’exercer sans que quelqu’un accepte de nous lier à lui, sans que nous prenions plaisir à être attachés à nouveau à un humain soucieux de nous redonner la certitude d’être aimés. Pour chacun de nous, l’invitation à tendre la main, et à la garder tendue se fait plus urgente que jamais.


Mais… là-haut sur la montagne, devant un Mont Blanc qui perd dramatiquement et rapidement sa calotte glaciaire, en écoutant les guides et les touristes qui s’en effraient et y voient le présage d’une éminente catastrophe, mes pensées se sont tournées vers une autre main : une main percée clouée à une croix et tendue à l’humanité aux prises avec la guerre mondiale du mal…Il y a déjà des millénaires, cette main déclarait vouloir nous tirer de nos claustrations et de nos détresses « avec des liens d’humanité » et « des cordages d’amour »3. Mais réalisons-nous qu’elle veut vraiment prendre soin de nous ?


Dans notre monde qui, inexorablement et irréversiblement, inquiète et inquiétera de plus en plus quiconque y réfléchit quelque peu, accepter de saisir cette main, ne pourrait-il pas nous tirer de l’abîme de notre solitude métaphysique ? S’arrêter, et prendre le temps d’y penser pourrait être libérateur4.


© 2022 Danièle Starenkyj

1.Roger Frison-Roche, Premier de cordée, Arthaud, 1941.

2. Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, Odile Jacob, 2004.

3. La Bible, Osée 11.4.

4. Boris Cyrulnik, Les laboureurs et les mangeurs de vent—liberté intérieure et confortable servitude, Odile Jacob, 2022.



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