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  • Danièle Starenkyj

Les cendres

Chaque vendredi matin, le grand-père Onésime vidait le poêle à bois de ses cendres. Après les avoir bien raclées, il les recueillait précieusement dans une poche en corde tissée et il les portait au hangar. Il était très fier de ces cendres, car au printemps il les étendrait dans son potager qui était renommé pour être le plus beau de la région.


Onésime aimait cette vie simple où rien ne se perd et où tout sert à nouveau. Le bois le chauffait et faisait des cendres. Celles-ci engraissaient son jardin et lui donnaient à manger. La perfection de ces cycles sans accroc le remplissait de respect pour la nature.


Un vendredi matin comme les autres, il entreprit, à la pointe du jour, de vider son poêle. Il faisait froid et il avait chauffé une partie de la nuit. Les cendres étaient encore chaudes mais elles semblaient ne plus avoir de tisons. Onésime les mit dans la poche et les porta au hangar.


« Oh ! quel temps ! s’exclama-t-il en frottant ses mains noueuses. Aujourd’hui, il fera bon tout à côté du poêle. » Ceci dit, il se hâta vers sa demeure sans prendre la peine de verser les cendres dans un baril de fer.

Il passa une partie de la journée à réparer les berceaux d’une vieille chaise. Il n’était pas facile de trouver l’exacte courbure qui permet un balancement souple et régulier. Onésime était, par tempérament, très méticuleux.

Soudain, il s’arrêta de raboter le bois, pris par une émotion qu’il ne pouvait contenir. Ça lui arrivait souvent. Il travaillait tout bonnement et tout à coup son esprit était envahi par le souvenir de son grand garçon Octave parti un jour en claquant la porte. Il ne comprenait pas encore ce qui s’était passé au juste.


Ils travaillaient ensemble tous les deux depuis si longtemps dans leur boutique d’ébénisterie… Il est vrai, se disait Onésime, qu’il avait été pas mal exigeant dans le travail et qu’il avait souvent repris son fils même devant des étrangers.


Onésime pensait tout haut maintenant : « Ce n’est pas qu’il faisait ça mal, non, c’était peut-être juste fait trop vite. La jeunesse d’aujourd’hui, on dirait qu’elle a peur de ne pas avoir le temps. »


Après un soupir profond, il continua son monologue : « Je pense que la fois où je l’ai repris devant sa blonde, c’est là que ça n’a plus marché. Pourtant, ce n’est pas possible. Il ne m’en a jamais parlé. Octave avait serré les poings mais il s’était vite calmé. Le lendemain plus rien ne paraissait. »


Onésime s’arrêta quelques instants, profondément intrigué : « Ouais, cette fois-là, il n’avait pas dit un mot et puis, des mois plus tard, parce que je lui disais de retoucher la corniche de l’armoire à deux corps, il a tout laissé là et furieux, il est parti sans me saluer. »

Des larmes coulèrent sur les joues labourées du vieillard. Ça faisait exactement dix mois et dix jours que Octave avait disparu. Où était-il ?


Absorbé par son chagrin, Onésime n’avait pas senti le soir venir. Il secoua sa torpeur, attisa le poêle. « Pour aujourd’hui, ça sera encore du pareil au même », murmura-t-il. Mais il avait à peine prononcé ces mots qu’il entendit appeler à grands cris : « Onésime, Onésime, ton hangar boucane ! »


Le grand-père se précipita dehors pour voir une première flamme lécher les vieux murs de sa petite bâtisse. Il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait arrêter l’élément destructeur. Les voisins s’organisèrent en corvée pour charrier l’eau, et grâce à leurs efforts courageux, le feu fut rapidement maitrisé.


Fabien, un vieux cousin d’Onésime, l’invita alors à boire un café d’orge bien chaud pour le réconforter. Tandis que tous deux buvaient en silence, Onésime s’exclama :


-- Fabien, j’ai compris pour Octave.

-- Comment pour Octave ? Qu’est-ce qui te prend de parler de lui à cette heure ?

-- Oui, Fabien, Octave est parti un jour bien choqué, mais ça faisait des années qu’il gardait toute sa rancune dans son cœur. C’est comme le feu qui a soudain éclaté après avoir couvé tout le jour sous les cendres. Je les croyais éteintes, mais elles avaient encore assez de chaleur pour nourrir un brasier.


Le silence enveloppa à nouveau les deux hommes. Devant leurs yeux creusés, sur une neige de glace, le hangar calciné racontait l’histoire de l’homme qui garde dans son cœur une racine d’amertume. Celle-ci finit toujours par pousser des rejetons qui l’infectent tout entier*.


© Danièle et Stefan Starenkyj, Belles histoires comme autrefois – petits récits pour aujourd’hui, Orion.

* Texte conforme à la nouvelle orthographe

* Dessins et conception : Stefan Starenkyj

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