• Danièle Starenkyj

L’ÉTONNANT MODÈLE ISLANDAIS : COMMENT CE PAYS A DÉCIDÉ DE SAUVER SA JEUNESSE DES DROGUES

Pays de glace et de volcans, l’Islande, alarmée par la détresse de sa jeunesse aux prises avec les drogues (alcool, tabac, marijuana) a décidé en 1998 d’attaquer de front ce problème avec des résultats qui, aujourd’hui, continuent d’étonner le monde entier. Le succès de son modèle a déjà motivé à le mettre en place avec les mêmes résultats positifs plus de 30 pays d’Europe et d’ailleurs.


UNE NOUVELLE THÉORIE DE LA DÉPENDANCE AUX DROGUES


Le Dr Harvey Milkman, docteur en psychologie américain, s’est penché -- en pleine crise du LSD et alors que beaucoup fumaient déjà de la marijuana en plus de fumer du tabac -- sur le phénomène de la dépendance et la consommation de substances. Les babyboomers approchaient la vingtaine (début des années 1970).


Suite à ses recherches, il a conclu que les jeunes qui consommaient des drogues « étaient dépendants

des changements dans la chimie de leur cerveau plutôt que des drogues elles-mêmes. » Leur problème premier était définitivement le STRESS et la recherche anxieuse d’un changement de conscience pour les aider à le gérer. Son moment Eureka venait de se produire.


La thèse de doctorat de Dr H. Milkman concluait que les gens choisissaient l'héroïne ou les amphétamines en fonction de la façon dont ils aimaient gérer le stress. Les consommateurs d'héroïne et d’alcool voulaient s'engourdir ; les consommateurs d'amphétamines voulaient l'affronter activement et donc se stimuler.


L’idée de dépendance comportementale était née, idée selon laquelle l'objet de la dépendance n'est pas un produit psychotrope (drogue), mais un comportement – le stress, l’anxiété, la dépression. Les questions jaillirent dans le cerveau du Dr Milkman : Comment produire un changement naturel de la chimie du cerveau qui offrirait l’expérience de stimulation ou d’apaisement souhaités par les jeunes ? Pourquoi ne pas orchestrer un mouvement social autour d’euphories naturelles offrant aux jeunes de se défoncer grâce à leur propre chimie cérébrale ?


UNE NOUVELLE APPROCHE


• En 1991, Milkman était invité en Islande. Et ce pays devait devenir le laboratoire prouvant sa théorie avec des résultats au-delà de toute attente.


• En 1992, tous les jeunes islandais entre 13 et 16 ans ont reçu un questionnaire à l’école qu’ils ont dû remplir. L’enquête fut répétée en 1995 et 1997.


• Les questions étaient les suivantes : As-tu déjà essayé l'alcool ? Si oui, quand as-tu pris un verre pour la dernière fois ? As-tu déjà été ivre ? As-tu déjà essayé la cigarette ? Si oui, à quelle fréquence fumes-tu ? Combien de temps passes-tu avec tes parents ? As-tu une relation étroite avec tes parents ? À quel genre d'activités participes-tu ?


• Les résultats de ces enquêtes furent alarmants. Au niveau national, près de 25 % des jeunes interrogés fumaient tous les jours, et plus de 40 % avaient été ivres au cours du mois précédent.


• L’analyse approfondie des résultats a révélé des différences marquées entre la vie des enfants qui buvaient et fumaient, et prenaient d’autres drogues et celle de ceux qui s’en abstenaient. Quelques facteurs se sont montrés très protecteurs : les activités organisées -- particulièrement les activités sportives trois à quatre fois par semaine – la quantité de temps passée avec leurs parents pendant la semaine, le sentiment d’être considérés à l’école, et le fait ne pas être dehors tard le soir.


CINQ THÈMES CLÉS


L’Islande a pris ces résultats très au sérieux et a rapidement organisé son modèle de lutte contre les drogues autour de cinq thèmes clés :


Une modification de la loi. Dans le but d’encourager les jeunes à s’engager auprès de leur famille et à passer moins de temps en dehors de chez eux, l’Islande a instauré un couvre-feu pour tous les jeunes âgés de 13 à 16 ans, celui-ci exigeant qu’ils soient à la maison avant 22 heures en hiver et avant minuit pendant l’été.


Une implication concrète des parents. Pour aider à faire respecter le couvre-feu, les parents ont formé des groupes et patrouillé dans leur quartier. Ce processus a rassemblé la communauté, qui a assumé une responsabilité partagée à l'égard des jeunes.


La hausse de l’âge légal. L'Islande a également relevé l'âge légal pour acheter des cigarettes à 18 ans et, pour l'alcool, à 20 ans. Le gouvernement a banni toute publicité pour les cigarettes et l'alcool des écrans et autres supports.


L'engagement des parents. Une loi supplémentaire est entrée en vigueur, obligeant chaque école islandaise à créer des organisations parentales et un conseil d'école avec une représentation parentale. Afin de fournir aux parents des conseils et un soutien supplémentaires, le gouvernement a créé une organisation appelée Home and School dont le but est de sensibiliser les parents à l’importance de passer du temps de qualité avec leurs enfants à la maison ; de parler de leur vie et de leurs expériences ; de savoir qui sont les copains de leurs enfants ; de s'assurer que les enfants respectent le couvre-feu et qu'ils sont chez eux le soir ; d’éviter les fêtes non surveillées et de ne pas faciliter la consommation d'alcool ou de drogues à la maison.


Occuper les enfants. En Islande, les parents ont reçu annuellement 500 dollars à dépenser pour des activités extrascolaires afin d'occuper les enfants, et le gouvernement a investi massivement dans les installations sportives.


Une base scientifique et de recherche solide. Des données sont collectées chaque année en Islande sur des jeunes de 14, 15 et 16 ans afin de mesurer l'efficacité du programme. Ces données mesurent plusieurs aspects de la vie des jeunes, des relations avec leurs pairs et leur famille aux habitudes de consommation de drogues. Ces données sont analysées par des spécialistes en sciences sociales et des chercheurs affectés au programme, avant d'être présentées aux communautés locales.


Un soutien politique. Disposer d'un programme fondé sur des données probantes et axé sur la santé et le bien-être des jeunes, est un bon argument pour les politiciens. Le gouvernement islandais a donc soutenu le modèle.


LES RÉSULTATS ?


« Aujourd'hui, l'Islande est en tête du classement européen des adolescents qui vivent le plus sainement. Le pourcentage de jeunes de 15 et 16 ans qui ont été ivres au cours du mois précédent a chuté de 42 pour cent en 1998 à 5 pour cent en 2016. Le pourcentage de ceux qui ont déjà consommé du cannabis est passé de 17 pour cent à 7 pour cent. Ceux qui fument des cigarettes tous les jours sont passés de 23 pour cent à seulement 3 pour cent. »


La façon dont l’Islande a opéré ce revirement a été à la fois radicale et fondée sur des preuves, mais elle s'est beaucoup appuyée sur ce que l'on pourrait appeler le gros bon sens.


Les activités familiales, scolaires et extra-scolaires saines (activités de loisirs gratuites) ont renforcé chez les jeunes le bien-être, l’estime de soi et les relations positives avec leurs parents, leurs copains, et leur école. Elles ont fait tomber le stress fondamental d’une jeunesse livrée à elle-même. L’euphorie est venue du sentiment d’être encadré, protégé, chéri, de se sentir en sécurité à la maison, à l’école, dans la rue. Le besoin douloureux de drogues excitantes ou calmantes a été dissipé.


« L'analyse de ces enquêtes montre que les affiliations avec la famille, les effets du groupe de pairs et les types d'activités récréatives disponibles sont les prédicteurs les plus forts des chemins empruntés par les adolescents. » (Inga Dóra Sigfúsdóttir)


Quels chemins voulons-nous que nos enfants et petits-enfants empruntent à partir d’aujourd’hui ?


©2021 Danièle Starenkyj


RÉFÉRENCES

* What is the Youth in Iceland Model? - University of Stirling, Dundee, Scotland,26 avril 2021.

https://www.stir.ac.uk › media › YiIM-final-briefing * Tanya Halsall et coll., Examining the implementation of the Icelandic model for primary prevention of substance use in a rural Canadian community: a study protocol, BMC Public Health , 2020. * Ingibjorg Eva Thorisdottir et coll., Depressive symptoms, mental wellbeing, and substance use among adolescents before and during the COVID-19 pandemic in Iceland : a longitudinal, population-based study, The Lancet Psychiatry, 1 août 2021. * The 'Youth In Iceland' Model - Volteface https://volteface.me › publications Icelandic Youth

* Harvey Milkman, Using the Icelandic Model to Prevent Teenage Substance Use, ASTHO Staff, 9 octobre 2019.

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