• Danièle Starenkyj

LE BONHEUR PAR LA MÉDICAMENTATION, UN PHÉNOMÈNE DANGEREUX

Depuis que la recherche du bonheur a été présentée en Amérique comme un droit humain inaliénable (1776), elle est devenue la toile de fond de toutes les quêtes révolutionnaires des siècles qui ont suivi, ainsi que l’argument massue des idéologies philosophiques, politiques et médicales qui ont alors imposé aux populations leur représentation ou leur modèle de bonheur.


LA MÉDICALISATION : UNE DÉFINITION


Médicaliser c’est transformer en pathologies (maladies, morbidités) les différences humaines et les expériences humaines qui sont ordinaires et familières. C’est la redéfinition de ce qui est normal, habituel, attendu dans la vie par l’application toujours plus large de catégories et d’étiquettes de maladies.


LE DSM-V ET LES PARAMÈTRES DU BONHEUR


Le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques (DSM-V) publié en français en 2015 traite carrément la souffrance psychique et sociale comme un trouble du comportement nécessitant la prescription d’un psychotrope. Bien sûr, en ayant passé très rapidement à la médicalisation d’à peu près tout (la naissance, la reproduction, la mort, la sexualité, la ménopause, l’enfance, l’adolescence, la vieillesse), on est passé encore plus rapidement à la médicamentation d’à peu près tout (les difficultés scolaires, la timidité, la gourmandise, la tristesse, la peine d’amour, la perte d’emploi, etc.)


Ainsi, qui dit dépression dit « maladie » et qui dit maladie dit « pilules ». Les psychotropes sont les nouvelles pilules de bonheur généreusement distribuées à tous : des enfants qui sont en deuil du divorce de leurs parents aux adolescents qui ont leur première peine d’amour, aux adultes qui multiplient les échecs dans leurs relations et les déceptions dans leurs ambitions.


Les pronostics très sombres de l’Organisation mondiale de la santé nous annoncent que d’ici 2030, les problèmes de santé mentale représenteront la cause principale de morbidité dans les pays industrialisés.


La prévalence de la dépression ne cesse d’augmenter alors que la prescription des antidépresseurs ne cesse d’augmenter aussi (34 millions d’ordonnances au Canada par année). C’est comme si plus il y a de prescriptions, plus il y a de dépression. Et des pharmaciens d’avancer : « CE N’EST PAS NORMAL. Il y a donc d’autres facteurs sur lesquels on devrait travailler. »


DES FACTEURS D’ANOMALIE


→ Les critères de dépression dans le DSM-IV pour une « dépression courante » ne nécessitent pas beaucoup de souffrance pour y satisfaire. Il s’agit de :


• N’avoir que peu d’intérêt ou peu de plaisir à faire des choses pendant huit jours au cours des deux dernières semaines plus un symptôme additionnel comme : avoir du mal à s’endormir ; avoir peu d’appétit ou manger trop ; être si agité et remuant qu’on s’est promené plus que d’habitude.


→ Il est inquiétant que dans le DSM-III, le deuil – tout deuil, peu importe ses circonstances -- devenait une dépression s’il durait plus d’un an ; dans le DSM -IV, le deuil devenait une dépression s’il durait plus de deux mois, et dans les DSM-V, le dernier paru, le deuil devient une « dépression majeure » s’il dure PLUS DE DEUX SEMAINES !


• Le Dr Peter C. Gotzsche de questionner : Quels sont les mariages si désastreux que la mort de son conjoint amène le survivant à danser deux semaines après sa disparition ?


• Comment en est-on venu à considérer comme un « trouble mental » tout problème humain grave qui dure plus longtemps qu'une durée fixée arbitrairement ?


• On pourrait multiplier les exemples tirés de ce manuel, base du diagnostic des troubles mentaux, dont la dépression :


° Un enfant qui présente une irritabilité persistante et des épisodes fréquents (trois fois par semaine ou plus pendant plus d’un an) de manque de contrôle pourrait être atteint du « trouble perturbateur de la régulation de l'humeur ».


° Se goinfrer deux fois par semaine pendant trois mois relèverait de l' « hyperphagie boulimique ».


° La timidité est étiquetée « phobie sociale ».


Et le Dr Gotzsche de commenter : « Avec pareille approche du diagnostic, il n’est pas surprenant que la prévalence de la dépression ait autant augmenté depuis le temps où l’on ne disposait pas de pilules antidépressives. »


LA PSYCHIATRIE ET L’HYPOTHÈSE BIOCHIMIQUE


Il est important de lire sous la plume de nombreux auteurs internationaux des déclarations telles que :


→ « La psychiatrie n’est pas une science exacte. À preuve, quand un psychiatre émet un diagnostic, il se base sur les symptômes répertoriés dans le DSM-V, aucun test physique ne pouvant confirmer le diagnostic psychiatrique. »

→ « Le modèle actuel de la psychiatrie biologique suppose que la souffrance mentale résulte de perturbations cérébrales/neuronales qui n'ont pas encore été identifiées. »


→ « Aucune recherche clinique ou épidémiologique démontre les causes biologiques des problèmes définis comme étant des troubles mentaux, pas plus que la recherche ne valide les nombreuses catégories censées les décrire. »


→ L’hypothèse biochimique des troubles mentaux n’est toujours pas vérifiée. « Prenons le cas des marqueurs biologiques qui pourraient expliquer, ou simplement être associés, à l'apparition de certains troubles mentaux tels que le trouble d'attention / hyperactivité (TDAH). Il a été suggéré que l'étiologie du TDAH chez les adultes serait liée à une déficience de la dopamine ; cependant, aucune des nombreuses études menées pour établir l'existence d'une telle déficience n'ont rencontré un réel succès. »


→ La psychiatrie biologique moderne « n'a pas réussi à isoler un seul marqueur biologique du TDAH ou de tout autre trouble dit mental. »


→ Actuellement, aucune donnée scientifique solide ne vient étayer le concept de vulnérabilité génétique aux troubles mentaux.


→ Par contre, « l'importance des facteurs environnementaux devient de plus en plus claire, même dans le cas de problèmes graves comme la schizophrénie. »


DES DÉFIS À RELEVER


→ Au nom du respect de l’humanité, il faut décider d’« agir sur les circonstances dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent, travaillent, vieillissent ainsi que sur les systèmes mis en place pour faire face aux problèmes psychosociaux et à la maladie. »


→ L’interdiction de « la publicité directe et indirecte des entreprises pharmaceutiques pour convaincre les gens que leur mal-être est une maladie qui peut être traitée avec les médicaments brevetés d'une entreprise » est absolument urgente.


→ Poser des diagnostics et prescrire des médicaments psychotropiques sont devenues des activités de plus en plus périlleuses.


∞ Premièrement, en raison de la multiplication irrationnelle des catégories pathologiques et de leur imprécision croissante.


∞ Deuxièmement, en raison des effets nocifs (suicides, violence) résultant de la consommation de drogues à court et long terme.


∞ Troisièmement, en raison de la réalité qu'aucun organisme de recherche ou autorité gouvernementale se penche ouvertement, de façon totalement transparente et indépendante sur la question des méfaits des drogues psychotropes --malgré les quantités de médicaments prescrits et consommés par les enfants, les jeunes, les adultes et les personnes âgées, et alors qu’il n'a pas été démontré qu'ils avaient un effet positif substantiel sur la mesure de la « morbidité » des troubles mentaux.


UN APPEL À LA PENSÉE CRITIQUE

→ La souffrance est irréductiblement singulière. Elle est d’une complexité multifactorielle. Elle peut être intergénérationnelle. Ses origines remontent souvent à l’enfance. Pensons au « stress toxique » causé par les expériences d’adversité de l’enfance - EAC.


→ La souffrance est aussi multidimensionnelle. Pensons à la « douleur totale » (physique, émotionnelle, sociale et spirituelle). Cette réalité est incontournable et provoque toujours une souffrance, réponse NORMALE aux tristes événements de la vie physique, morale, sociale et spirituelle de tout individu sur cette terre.


Ainsi les méthodes qui sont centrées sur l'ÉCOUTE des personnes souffrant de détresse mentale légère ou grave, permettent de concentrer les soins sur le discernement des CAUSES sous-jacentes de la souffrance de chaque individu, et, quelle joie de pouvoir alors lui offrir la possibilité de découvrir ses propres solutions à ses difficultés, de retrouver sa propre capacité d’action dans sa quête d’un bonheur simple à sa mesure.


La solution humaine universelle à la souffrance humaine universelle demeure : ÉCOUTER POUR SOIGNER—PARLER POUR GUÉRIR.


RÉFÉRENCES


- Claude Gauvreau, Un manuel qui rend fou? La dernière version du DSM, la bible des psychiatres, soulève de vives critiques, actualitésuquam, 2014.

- Dolores Albarracin et coll., There Is No Cure for Existence: On the Medicalization of Psychological Distress, ETHICAL HUMAN PSYCHOLOGY AND PSYCHIATRY, An International Journal of Critical Inquiry, 2015.

- Doris Provencher, directrice générale de l’AGIDD-SMQ, ://quebec.huffingtonpost.ca/doris-provencher/la-medicalisation-et-la-medicamentation-des-difficultes-de-lexistence_b_5954720.html.

- Peter C. Gotzsche, PSYCHIATRIE MORTELLE ET DÉNI ORGANISÉ, traduit par le Dr Fernand Turcotte, Les Presses de l’Université Laval, 2017.

- William Glasser, psychiatre, Counseling with Choice Theory – The new reality therapy, Quill/ Harper Colloins, 2000.

- William Glasser, Warning : Psychiatry can be hazardous to your mental health, Harper Collins, 2003.

- Lawrence Robert Yeagly, GUÉRIR DE SON CHAGRIN, Orion, 2012.

- Archibald D. Hart, LA DÉPRESSION AU MASCULIN – Une souffrance masquée, Orion, 2002.


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