• Danièle Starenkyj

LA PSYCHIATRIE ET LA LUMIÈRE

Avez-vous déjà entendu parler d’un psychiatre qui demande à ses patients combien de lumière ils reçoivent chaque jour ?


NOTRE HORLOGE INTERNE


Satchin Panda, un scientifique du Salk Institute et expert de la biologie de la lumière, a été le premier à identifier la mélanopsine-- un photopigment présent dans les cellules ganglionnaires rétiniennes non visuelles -- comme le principal récepteur de lumière pour la régulation des cycles circadiens (circa- environ et dies- jour), soit ces cycles biochimiques, physiologiques et comportementaux qui oscillent selon une périodicité d’environ 24 heures.


On parle ainsi d’une horloge interne du corps humain, absolument dépendante pour son bon fonctionnement de la qualité et de la quantité de la lumière du jour.


La vie contemporaine a transformé notre relation à la lumière et à l’obscurité, et, depuis, notre physiologie, notre psychologie, et notre humeur en sont affectées.


L’UTILISATION CLINIQUE DE LA LUMIÈRE


Nombreux sont les psychiatres qui utilisent des médicaments psychotropes ou qui ont recours à la psychothérapie, mais ils sont peu nombreux à porter attention à l’utilisation de la luminothérapie ou thérapie par la lumière dans leur pratique.


Certes, si l'on ne porte pas attention à l'importance de notre horloge interne pour la plupart des fonctions et des comportements corporels, et si l’on ne s’arrête pas à l'importance de la lumière pour le rythme circadien, la luminothérapie peut sembler en marge de la médecine scientifique.


Mais nous possédons maintenant des études sérieuses qui soutiennent une utilisation plus répandue de la luminothérapie dans les soins psychiatriques. En voici quelques-unes.


1. La luminothérapie pour les troubles affectifs


L'utilisation thérapeutique de la lumière vive en psychiatrie a débuté en 1984 avec une étude révolutionnaire qui décrivait pour la première fois la « dépression saisonnière » et l'utilisation de la lumière vive comme antidépresseur efficace.


En 2005, l'American Psychiatric Association Council on Research réunissait un groupe de travail pour passer en revue les 20 années suivantes de recherche sur la luminothérapie pour le traitement de la dépression.


Ce groupe devait conclure que la luminothérapie était un traitement efficace non seulement pour la dépression saisonnière mais aussi pour la dépression majeure. Notamment, la taille des effets de la luminothérapie était « équivalente à celle de la plupart des essais de pharmacothérapie antidépressive ».


Une approche de traitement « standard » a émergé, utilisant une boîte à lumière fluorescente qui produisait 10 000 lux de lumière blanche à une distance spécifiée des yeux de l'utilisateur, en commençant par une exposition de 30 minutes tôt le matin, aussi près que possible du réveil.


Une courbe dose-réponse a été définie avec un seuil de 2500 lux pour un effet antidépresseur. Deux heures d'exposition sont nécessaires à 2500 lux et 45-60 minutes à 5000 lux. Il faut remarquer qu’à l’extérieur, une journée ensoleillée peut atteindre des intensités de 50 000 à 100 000 lux, mais que l’éclairage intérieur, à moins d’être assis près d’une fenêtre où le soleil rentre à flots, n’approche jamais les 2500 lux.


Des études ont montré que le traitement par la lumière vive était un traitement efficace pour la dépression majeure chez les personnes âgées et un traitement prometteur dans la dépression périnatale.


2. La luminothérapie pour d'autres troubles psychiatriques


La luminothérapie joue un rôle simple et étayé dans le traitement des perturbations du sommeil résultant d'un décalage du rythme veille-sommeil d'un individu par rapport à son système circadien interne ou aux exigences du monde extérieur.


Au-delà de l'amélioration des conséquences immédiates de l'insomnie (fatigue, diminution des performances dans les tâches cognitives et motrices, baisse de la vigilance), le traitement des troubles du sommeil liés au rythme circadien renvoie au traitement et à la prévention des troubles de l'humeur. Il semble exister un lien fondamental entre le déphasage du rythme circadien interne et les troubles de l'humeur.


Un mauvais sommeil chez les personnes âgées est un facteur de risque « considérable » de suicide sur une période de 10 ans, indépendamment de la présence d'autres symptômes dépressifs.


Le trouble du déficit de l'attention/hyperactivité (TDAH) est une autre maladie où le patient adulte présente une humeur dépressive et pour laquelle il existe des preuves émergentes d'une amélioration par l'exposition à la lumière vive.


Il est prouvé que le traitement par lumière vive « améliore la vitalité et atténue la détresse » chez des employés de bureau en bonne santé pendant les mois d'hiver, que la lumière vive a des effets de stimulation importants en dehors du traitement des états, et que ces effets de stimulation améliorent directement la fonction cognitive.

Enfin, une vaste étude portant sur des femmes âgées en bonne santé (âge médian 67 ans) a révélé qu'une exposition accrue à la lumière était associée à une amélioration de la qualité de vie et du fonctionnement social et émotionnel.

3. La luminothérapie pour les affections médicales/psychiatriques


La maladie de Parkinson est une maladie étroitement associée à la dépression. Les patients atteints de Parkinson présentent un risque élevé de dépression et la dépression augmente le risque de Parkinson. Cette maladie est également associée à une désynchronisation circadienne et plusieurs études ont montré que la luminothérapie a des effets positifs non seulement sur le sommeil et l'humeur des patients atteints de Parkinson, mais aussi sur la fonction motrice.


La désynchronisation circadienne est également un problème majeur dans la maladie d'Alzheimer et les démences apparentées. Une étude pilote prometteuse qui a utilisé une lumière blanche bleutée dans les chambres de patients de maisons de retraite atteints de la maladie d'Alzheimer a révélé une amélioration significative de la qualité, de l'efficacité et de la durée totale du sommeil, ainsi qu'une réduction de la dépression et de l'agitation.


Les premières études sur la lumière vive en tant que traitement d'appoint pour les patients hospitalisés souffrant de délire ont également été encourageantes.


Conclusion


Les auteurs de cet article, tous les deux psychiatres, disent avoir été fascinés de suivre l'émergence de la recherche au cours des trois dernières décennies qui a non seulement élargi leur compréhension de l'utilisation de la lumière en psychiatrie, mais qui les aide à apprécier les effets complexes de la lumière sur la régulation circadienne et saisonnière, l'importance de la régulation circadienne dans un éventail croissant de fonctions aux niveaux cellulaire et organique, et les effets imprévus sur la santé de la transformation de notre relation quotidienne à la lumière dans nos maisons et bureaux modernes.


L'histoire de la psychiatrie, parsemée de vente excessive d’une approche thérapeutique favorite, continue à se dessiner. Mais la luminothérapie, tout en n’étant pas une panacée, peut être à la fois efficace et exceptionnellement sûre. Elle mérite une plus grande attention et une utilisation plus fréquente.


©2022 Danièle Starenkyj

RÉFÉRENCES

1. Richard S. Schwartz , Jacqueline Olds, The psychiatry of light, Harv Rev Psychiatry, mai-juin, 2015.

2.Philip D. Campbell et coll., Bright Light Therapy: Seasonal Affective Disorder and Beyond, Einstein J Biol Med, 2017.

3. Pauline C.M. Hamers et coll., Hair glucocorticoids in adults with intellectual disabilities and depressive symptoms pre-and-post bright light therapy: First explorations, novembre 2021.

4. Raymond W. Lam et coll., Light Therapy for Patients With Bipolar Depression: Systematic Review and Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials, Can J Psychiatry, mai 2020.

(La conclusion de cette étude indique : « Il y a des données positives mais non probantes indiquant que la photothérapie d’appoint réduit les symptômes de la dépression bipolaire et accroît la réponse clinique. La photothérapie est bien tolérée et ne comporte pas de risque accru de changement affectif. »)

5. Julia Maruani et coll., Multi-Level Processes and Retina-Brain Pathways of Photic Regulation of Mood, J Clin Med, Janvier 2022.

6. Mark A. Olsham et coll., Commercially Available Phototherapy Devices for Treatment of Depression: Physical Characteristics of Emitted Light, Psychiatric Research and Clinical Practice, octobre 2019.



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