© 2017, crée par Chantale Coulombe

LA VIE DE DEUX COCHONS

Deux artistes, chacun à sa manière, en raconte une.

 

C’est un dicton de l’ère paysanne/agricole -- « tout est bon dans le cochon » -- qu’une designer et artiste conceptuelle, Christien Meinderstma, a voulu vérifier à l’ère urbaine/industrielle en 2008. Native de Hollande, un pays de 16 millions d’habitants qui élève 12 millions de porcs, elle en a suivi un – le porc 05049 – post mortem. À l’ère paysanne/agricole, le cochon, la poule, la vache avaient un nom. À l’ère urbaine/industrielle, ils ont des numéros. Ils sont totalement anonymes. Et voilà que ce porc de 103,7 kilos a été transformé en 185 produits aux quatre coins du monde.

 

Cette artiste nous révèle certains de ces produits : du béton cellulaire (une sorte de béton très léger) ou de la peinture, de la colle, de la lessive, un pinceau, une valve cardiaque. Ce sont tous des produits non comestibles et utiles, mais il y en a d’autres qui peuvent nous toucher de près, de très près.

Ce porc, bien sûr, s’est retrouvé en boucherie sous toutes sortes de morceaux de viande. Mais il a aussi abouti dans une série de produits d’hygiène : savons (acides gras à base de moelle de porc bouillie), shampoing, crème antirides, lotion corporelle, dentifrice. Et puis, il a été utilisé pour faire du collagène injectable dans les rides. Il est allé en Grèce dans une compagnie cigarière qui a mis dans les filtres de ses cigarettes de l’hémoglobine de porc. La publicité avance que ces cigarettes sont plus saines car ce filtre crée un poumon artificiel ! Le porc 05049 a aussi été envoyé aux États-Unis pour la fabrication de balles de fusil…

 

Mais vraiment, ce porc – et des millions d’autres porcs numérotés – s’est retrouvé dans les assiettes à l’insu de ceux qui consomment des produits transformés et ultratransformés non carnés : dans les pains commerciaux, question d’améliorer la texture de la pâte, on y ajoute de la L-cystéine, un acide aminé extrait des poils et de la peau du porc ; dans les produits allégés : on en enlève le gras, et pour leur redonner du goût et de la texture, on y met de la gélatine de porc ; dans les produits qui indiquent sur leur étiquette la présence de mono ou diglycérides  extraits de la gélatine issue du collagène tiré de la peau et des poils du porc ; dans les gâteaux au fromage blanc, la mousse au chocolat, le tiramisu (entremet italien à base de fromage, d’alcool, de biscuit, parfumé au café et à la liqueur, saupoudré de cacao, vanté pour redonner des forces et de l’énergie), le pudding à la vanille, de nombreux desserts frais, tous rendus appétissants avec de la gélatine de porc.

 

Ce porc a aussi été utilisé dans les « morceaux de viande de taille contrôlée » que l’on trouve dans la section des surgelés à l’épicerie. Il s’agit de « steak » de petits morceaux de bœuf collés ensemble avec de la fibrine issue de sang de porc dont on fabrique une énorme saucisse qui sera découpée en tranches… de steak. On fait le même amalgame avec les restes de thon et de coquilles Saint-Jacques. C’est ce qui s’appelle de l’ingénierie alimentaire.

 

Après ce texte et ses images, le musicien et producteur anglais de musique contemporaine, Matthew Herbert, produisait en 2011 une œuvre « One Pig ». Il a enregistré, puis mis en musique, les bruits de la ferme et les grognements, les couinements, les grouinements et les braillements (lorsqu’on l’a saigné)  d’un cochon élevé dans une petite exploitation, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, puis les sons de sa livraison à un petit restaurant près de chez lui. Le voir dans une assiette, bien que n’étant pas végétarien, l’a amené à ne plus vouloir manger de porc consciemment. Par contre, cet artiste électro signale que le porc est difficile à éviter : il est injecté sous forme de protéines hydrolysées dans les poitrines de poulet (outre les protéines de porc ou de bœuf, la recette est : eau + sel – jusqu’à 840 mg de sodium par portion -- assaisonnements, sucre, conservateurs) ; on en retrouve dans les confitures, les bonbons, les pâtisseries, le chewing-gum, le vin, la bière, et de nombreux produits filtrés (ils sont passés à travers un filtre en gélatine de porc pour les clarifier et éliminer leurs impuretés), et les pains, pizzas, bagels, etc . Herbert définit son œuvre comme « le drame et la mélancolie d’élever des animaux dans le but de les abattre pour manger ». 

 

Élevage industriel mondialisé. Production alimentaire industrielle intensive. De nouveaux synonymes de l’anonymat. Deux artistes ont regardé la bête dans les yeux et dénoncé la banalité, l’insignifiance de sa vie animale de sa naissance à sa mort. Mais révélé son insistante présence souvent imperceptible dans presque tous les domaines de la vie. Une expérience qui bouleverse, éclaire, transforme, et permet pour tous de nouvelles et saines résolutions de vie. ©2017 Danièle Starenkyj

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